Appel à contributions – Colloque junior "La notion de contexte"

Publié le 20. November 2023 Mis à jour le 20. November 2023
le 15. Januar 2024
La journée d'études aura lieu le 14 et le 15 mars 2024.
Libellé inconnu

Appel à contributions pour le colloque junior "La notion de contexte : quels enjeux pour l’interprétation et la traduction des textes littéraires ? Études littéraires, traduction, philosophie, sciences sociales"

L’Académie française définit le contexte de la manière suivante : « Ensemble du texte entourant un mot, une phrase, un passage. » (9e édition). Selon cette définition restreinte, le contexte ne dépasse, au sens propre, pas le texte, mais entoure les unités qui le composent et éclaire leur signification. Une telle perspective entre en résonance avec l’approche développée dans les premières décennies du XXe siècle par les formalistes russes qui, à partir des avancées de la linguistique saussurienne, se donnent pour but de distinguer les lois de fonctionnement des textes littéraires (Jakobson, Propp). À partir des années 1960, les travaux de Tzvetan Todorov contribuent à assoir l’héritage formaliste en France. La critique de Roland Barthes contre l’histoire littéraire de Gustave Lanson en témoigne. L’auteur est déclaré mort (Barthes : 1969) et la lecture biographique d’une oeuvre est jugée résolument insuffisante pour lire et comprendre un texte : il s’agit alors d’y repérer les invariants structurels qui lui permettent de produire du sens.

Pour des auteurs s’inspirant de la sociologie, tels que Lucien Goldmann et Itamar Even Zohar, la notion de contexte revêt toutefois une autre acception et renvoie à la réalité extralittéraire. Ainsi une nouvelle approche se construit-elle, pour laquelle l’en-dehors du texte joue lui aussi un rôle pour l’interprétation des textes littéraires et la traduction. Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, cette notion fait également l’objet d’un débat chez les philosophes. Elle est problématisée, entre autres, dans les réflexions sur l’historicité de l’oeuvre et de la compréhension qui se situent au coeur de l’herméneutique de Hans-Georg Gadamer. C’est en partie en opposition à une telle approche que Jacques Derrida met en doute la pertinence même de cette notion en développant l’idée d’une textualité généralisée. Avec l’établissement des études de genre et des études post-coloniales depuis la fin du XXe, le contexte de création devient un élément central dans la réflexion sur les enjeux spécifiques des oeuvres, et permet de les étudier au prisme des dynamiques culturelles et politiques complexes indissociables de leur création et leur réception (Saïd, Spivak, Venuti, Butler). 

Ces différentes conceptions et usages de la notion de contexte, loin d’avoir été énumérées de manière exhaustive, nous donnent une idée des exigences auxquelles répondent les différentes approches qui prennent pour objet le texte littéraire, ainsi que des diverses modalités selon lesquelles cette notion est prise en compte dans les processus de réception des textes et de leur transmission. Elles soulignent l’actualité de cette problématique, tout particulièrement au vu de l’interdisciplinarité croissante pratiquée dans la recherche universitaire en sciences humaines et sociales. Aussi nous semble-t-il qu’elle gagnerait à être (re)définie dans un cadre où se retrouveront de jeunes chercheurs et chercheuses (en doctorat ou ayant fini leur doctorat) venant de disciplines issues des études littéraires, de la philosophie, de la traductologie, tout aussi bien que de la sociologie et de l’histoire — deux disciplines qui s’avèrent incontournables pour étayer la réflexion sur les rapports entre texte littéraire et contexte. Ce colloque, qui aura lieu les 20 et 21 juin 2024 à l’École Normale Supérieure (Paris), sera l’occasion de créer cet espace de réflexion.

 Les propositions de communication pourront être d’ordre théorique, en visant par exemple à élucider le rôle de la notion de contexte dans des textes théoriques qui font appel à des textes littéraires à des fins argumentatives. Elles pourront tout autant partir d’une démarche davantage empirique, en se fondant sur l’étude d’un cas pratique qui invite à un prolongement réflexif autour de l’usage de la notion de contexte pour l’interprétation et la traduction. En raison du caractère franco-allemand de ce colloque, on privilégiera les contributions dont la réflexion s’appuie sur des textes et des pensées liées à ces deux espaces linguistiques et culturels ainsi qu’à leur influences réciproques. 

 Se concentrer sur la notion de contexte conduit, entre autres, à aborder la question connexe de l’historicité de l’oeuvre, de son interprétation et de sa traduction. Pour étudier cette dimension, il est utile de prendre en compte au moins deux aspects : d’une part, l’inscription de l’oeuvre et sa transmission dans un contexte matériel constitué par des dynamiques sociales et, d’autre part, son interaction avec un contexte culturel et intellectuel donné. Par ailleurs, ces réflexions ouvrent la voie à une démarche épistémologique visant à reconstruire l'évolution de la notion de contexte ; une histoire qu'il est intéressant de retracer afin de s'y situer. Nous proposons donc de structurer la réflexion autour de trois axes : 

Axe 1 : L’œuvre, un objet inscrit dans un contexte

Le premier axe s’attachera, d’une part, à explorer les relations que l’oeuvre entretient avec son contexte d’émergence, entendu comme un tissu de dynamiques sociales déterminant des conditions matérielles de production. Comment ces dynamiques s’expriment-elles dans l’oeuvre ? Comment les conditions matérielles de production affectent-elles la dimension esthétique de l’oeuvre ? Et inversement, comment est-il possible d’envisager les effets que l’oeuvre peut avoir sur ces dynamiques sociales ? La question des rapports entre texte littéraire et témoignage est intéressante pour réfléchir à cette question. Les textes littéraires qu’on associe au genre du témoignage sont en effet à même d’amener les lectrices et lecteurs à se confronter avec une réalité à laquelle, de par leur position sociale et leur expérience, ils n’auraient autrement pas accès, et sont en ce sens susceptibles de constituer des ressources pour les sciences sociales. La fiction parvient, à travers d’autres procédés, à donner accès à des dimensions sociales. Dans quelle mesure les effets de la fiction diffèrent-ils de ceux du témoignage, et constituent-ils des outils pour les sciences sociales ? Dès lors, il s’avère pertinent d’approfondir les réflexions sur la notion de contexte auxquelles nous conduisent ces contributions ; et de s’interroger sur l’appréhension de celle-ci dans le cadre d’un tel dialogue interdisciplinaire. D’autre part, il s’agira de se demander dans quelle mesure l’oeuvre s’inscrit dans les différentes traditions esthétiques, thématiques et épistémologiques — en un mot dans un contexte culturel — qui caractérisent son contexte d’émergence. Comment ces relations déterminent-elles son interprétation et sa traduction ?

Axe 2 : L’œuvre dans l’histoire

Les contributions réunies dans le deuxième axe porteront sur le rôle que les relations entre l’oeuvre et son contexte social et culturel de création jouent, a posteriori, lors de son interprétation et de sa traduction. Nous incitent-elles à adopter un traitement spécifique de l'oeuvre ? En excluent-elles d'autres ? Comment les « mutations d’expérience » (Koselleck : 1997) entre le contexte de production d’un texte littéraire et celui de sa réception viennent-elles affecter l’interprétation et la traduction ? Ainsi, comment entendre les réceptions parfois contradictoires dont font l’objet les oeuvres au cours du temps, passant par exemple d’une politisation à une dépolitisation de sa réception ? Comment de tels phénomènes sont-ils en relation avec les choix de décontextualiser ou de recontextualiser les oeuvres, opérés au fil du temps par les interprètes et les traducteurs ?

Axe 3 : Retour sur l’évolution d’une notion

Ce troisième axe, contrairement aux deux autres, est ouvert aux contributions adoptant un point de vue diachronique sur la notion de contexte et ayant une visée épistémologique. Si les deux premiers axes visent à mettre en lumière la pluralité des façons de concevoir le contexte, ce troisième axe invite à prendre du recul par rapport à cette pluralité et à l’envisager comme une évolution. Il s’agit, en d’autres termes, de réfléchir à une histoire de la notion de contexte pour se demander quels facteurs l’ont influencée. Le rôle des traductions en sciences humaines et sociales nous semble ici particulièrement important. Outre le substantif Kontext qui recouvre, comme en français, le dedans et le dehors du texte, dans quelle mesure des termes tels que Zusammenhang, Verhältnisse ou Bedingungen nous permettent-ils de penser les rapports entre texte et dynamiques sociales ? Dans quelle mesure celui de Umfeld permet-il de désigner l’environnement culturel et intellectuel d’une époque ? Afin de mettre à l’honneur la dynamique franco-allemande qui sous-tend ce projet, on appréciera en effet particulièrement que certaines propositions s’attardent sur les phénomènes de transfert culturel entre pays germanophones et pays francophones qui ont pu contribuer à faire évoluer la réflexion en la matière. Étudier les façons dont, au sein de ces échanges, le mot « contexte » et d’autres termes appartenant à son champ sémantique ont été traduits peut assurément se révéler fécond : ces traductions nous renseignent-elles sur les modifications que la notion de contexte a subies en passant dans un espace culturel à l’autre ?

D’autre part, on pourra se pencher sur la manière dont, au sein de certaines disciplines, des approches ou démarches sont nées d’une nécessité de penser de manière spécifique, et dans une visée méthodologique particulière, l’émergence des textes littéraire et leur rapport au contexte matériel, historique et social de production des oeuvres. On pense ici entre autres à la littérature comparée, à des approches comme celle de l’histoire croisée, de la génétique des textes ou de la sociopoétique. À l’aune d’ouvrages précis, il s’agira de comprendre les modalités de leur émergence et leurs nécessités de réviser la notion de contexte pour l’interprétation et la traduction. On pourra par exemple s’interroger sur la manière dont les différentes « studies » issues de la tradition universitaire américaines (Gender Studies, Postcolonial Studies, etc.), de par leur ancrage dans des dynamiques sociales, pensent la notion de contexte lorsqu’elles s’attachent à l’étude de textes littéraires. 

Modalités de participation

Les propositions de communication sont attendues pour le 15 janvier au plus tard, à l’adresse : notiondecontexte@gmail.com 

Elles ne devront pas excéder 500 mots et elles pourront être rédigées en français ou en allemand. Merci d’également joindre à votre courriel une brève notice biographique où vous préciserez la langue dans laquelle vous souhaitez exposer. 

Les langues de travail lors de cette manifestation seront le français et l’allemand. Nous attendons des intervenant.es une compréhension au moins passive des deux langues afin de faciliter les échanges. 

Le comité d’organisation répondra mi-février. 

Une version écrite de la communication (qui durera environ 25 minutes) devra être envoyée deux semaines avant la manifestation. 

Les journées d’études auront lieu les 20 et 21 juin à l’ENS (Paris). 

Les frais de déplacement et d’hébergement pourront être pris en charge de manière forfaitaire dans la limite des fonds disponibles.


Comité d’organisation : 

Ginevra Martina Venier (docteure, ENS, Pays germaniques - UMR 8547) Alexia Rosso (doctorante, Université Toulouse Jean Jaurès, CREG) 

 

Comité scientifique :

Mandana Covindassamy (ENS Paris) Marc Crépon (CNRS, ENS Paris) Judith Lyon-Caen (EHESS Paris)

Denis Thouard (CNRS, Centre Marc Bloch) Dirk Weissmann (Université Toulouse Jean Jaurès, Institut des Textes Et des Manuscrits modernes)

Partenaires : 

Centre interdisciplinaire d’études et de recherches sur l’Allemagne (CIERA), laboratoire CREG (Université Toulouse Jean Jaurès), Ecole Normale Supérieure (Paris), Maison Heinrich Heine (sous réserve), FMSH (sous réserve), DAAD (sous réserve). 

Biographie sélective :

Barthes, R. (1968). La mort de l’auteur. Manteia, 5. 

Bhabha, H. K. (2004). The Location of Culture. Routledge. 

Benjamin, W. (1972), Die Aufgabe des Übersetzers, in Gesammelte Schriften. Suhrkamp. (Travail original publié en 1923). 

Berman, A. (1999). La traduction et la lettre ou L'auberge du lointain. Seuil. 

Bollack, J. (2000). Sens contre sens. Comment lit-on ? Entretiens avec Patrick Llored. Éditions la passe du vent. 

Bourdieu, P. (1992). Les Règles de l'art : Genèse et structure du champ littéraire. Seuil. Cassin, B. (2016). Éloge de la traduction. Fayard. 

Covindassamy, M. (2015). Mimesis, facts & fakes. Revue germanique internationale, 22. Consulté le 3 août 2023. URL: http://journals-openedition.org.gorgone.univ-toulouse.fr/rgi/1558 

Crépon, M. (2005). Langues sans demeures. Galilée.

Delacroix, C., Dosse, F. & Garcia, P. (2009). Historicités. La Découverte. 

Derrida, J. (1967). De la grammatologie. Minuit. 

Eco, U. (2003). Dire quasi la stessa cosa. Bompiani. 

Espagne, M. (1999). Les transferts culturels franco-allemands. Presses Universitaires de France. 

Even-Zohar, I. (1979). Polysystem Theory. Poetics Today, 1(1-2), pp. 287–310. 

Gadamer, H-G. (1960). Wahrheit und Methode. Grundzüge einer philosophischen Hermeneutik, J.C.B. Mohr. 

Goldmann, L. (1964). Pour une sociologie du roman. Gallimard. 

Koselleck, R. (1997)., L’expérience de l’histoire. Trad. A. Escudier. Préface Michael Werner. Ecoles des Hautes Etudes/Gallimard/Seuil. 

Hartog, F. & Lenclud, G. (1993). Régimes d’historicité. Dans A. Dutu et N. Dodille (dirs.), L’État des lieux en sciences sociales. L’Harmattan. 

Jakobson, R. (2003). Essais de linguistique générale (1 et 2). Éditions de Minuit. (Travaux originaux publiés en 1963 et 1973). 

Ladmiral, J.-R. (2015). Sourcier ou cibliste. Les profondeurs de la traduction. Belles Lettres. (Travail original publié en 2014). 

Launay (de), M. (2006). Qu’est-ce que traduire ? Vrin. 

Lyon-Caen, J. & Ribard, D. (2010). L’historien et la littérature. La Découverte. 

Lyon-Caen, J. (2019). La griffe du temps. Editions de l’EHESS. 

Maillard, C. (dir.) (2005). Littérature et théorie de la connaissance 1890-1935/ Literatur und Erkenntnistheorie 1890-1935. Presses universitaires de Strasbourg. 

Meizoz, J. (2006). Introduction. Discours en contexte. COnTEXTES, 1.Consulté le 3 août 2023. URL: http://journals-openedition.org.gorgone.univ-toulouse.fr/contextes/83

Meschonnic, H. (1999). Poétique du traduire. Verdier. 

Molinié, G. & Viala, A. (1993). Les trois littérarités. Dans : G. Molinié, et A. Viala (dirs.), Approches de la réception. Sémiostylistique et sociopoétique de Le Clézio (pp. 13-16). Presses Universitaires de France. 

Mounin, G. (1963). Les problèmes théoriques de la traduction. Gallimard. 

Ricoeur, P. (2018). Sur la traduction (M. B. de Launay, Préf.). Belles Lettres. (Travail original publié en 2004). 

Rastier, F. (2019). 7. Art du témoignage et vérité de la littérature. Dans : F. Rastier, Exterminations et littérature : Les témoignages inconcevables (pp. 295-327). Presses Universitaires de France. 

Saïd, E. W. (1993). Culture and Imperialism. Vintage Books. 

Samoyault, T. (2020). Traduction et violence. Seuil.

Souleyman, B. D. (2022). De langue à langue. L’hospitalité en traduction. Albin Michel. 

Spivak, G. C. (1987). In Other Worlds: Essays in Cultural Politics. Routledge. 

Thouard, D. (2020). Herméneutiques contemporaines. Hermann. 

Todorov, T. (1973). Qu'est-ce que le structuralisme ? 2. Poétique. Seuil. 

Venuti, L. (1995). The Translator's Invisibility: A History of Translation. Routledge. 

Weissmann, D. (2021). Les langues de Goethe : essai sur l’imaginaire plurilingue d’un poète national. Kimé. 

Werner, M., & Zimmermann, B. (2003). Penser l'histoire croisée : entre empirie et réflexivité. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 1, pp. 7-36.